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SOCIETE/Société civile ivoirienne : WANEP-CI, 23 ans d'action pour à la paix en Côte d'Ivoire -Gros plan sur les figures pionnières

-HOVI KOUAMÉ JEAN-MARC , Coordonnateur National: « WANEP-CI n'est pas né d'un projet, mais d'une conviction »

 

Le 22 septembre dernier, au Palais de la Culture de Treichville, honoré par l’Ordre du Mérite de la Solidarité, le Réseau ouest-africain pour l’édification de la paix en Côte d'Ivoire (WANEP-CI) célèbre 23 ans d’engagement ininterrompu au service de la cohésion sociale. De la prévention des conflits à la veille électorale, cette distinction nationale consacre un travail de terrain discret mais essentiel, porté par des figures pionnières comme Mme Yoli Bi Marguerite et guidé par des principes inébranlables d’impartialité et de proximité. Dans cet entretien, Kouamé Jean-Marc Hovi, Coordonnateur National, revient sur l’héritage des fondateurs, analyse la dynamique collective du réseau et dévoile les priorités stratégiques pour consolider une paix durable.

 

Une distinction honorifique qui vient couronner des années d'engagement : Quelle est votre réaction suite à la nomination de WANEP-CI et de ses dirigeants dans l'Ordre Merite de la Solidarité le 22 septembre dernier ?

 

C'est d'abord un sentiment de profonde gratitude et d'humilité qui nous anime. Gratitude envers l'État de Côte d'Ivoire qui, à travers l'Ordre du mérite de la Solidarité, a bien voulu poser un regard bienveillant sur le travail discret, patient et souvent ingrat de la prévention des conflits. Humilité ensuite, parce que cette distinction ne récompense pas des individus : elle consacre un réseau présent en Côte d'Ivoire depuis 2003, une histoire collective de plus de vingt ans et des milliers de gestes posés loin des caméras.

Le 22 septembre dernier, au Palais de la Culture de Treichville, en recevant ces distinctions au nom de WANEP-CI, nous avons pensé à nos moniteurs d'alerte précoce dans les localités les plus reculées, aux femmes médiatrices, aux jeunes, aux organisations membres qui tiennent le terrain avec peu de moyens et beaucoup de conviction. La paix ne fait pas de bruit quand elle réussit ; c'est pourquoi une telle reconnaissance a tant de valeur. Nous la dédions à l'ensemble du réseau, à nos membres fondateurs et à toutes les communautés qui nous font confiance depuis plus de deux décennies.

 WANEP-CI est le fruit d'une vision portée dès l'origine par des figures pionnières, à l'image de Mme Yoli Bi Marguerite. En quoi le travail accompli aujourd'hui s'inscrit-il dans le prolongement direct du combat de ses membres fondateurs ?

 

WANEP-CI n'est pas né d'un projet, mais d'une conviction : celle que la société civile ivoirienne pouvait et devait s'organiser pour prévenir la violence plutôt que la subir. Cette conviction, des pionnières comme Mme Yoli Bi Koné Marguerite, membre fondatrice,  Présidente émérite de notre Conseil d'Administration et Dr honoris Causa, l'ont portée dès 2003, dans un pays alors traversé par la crise, à une époque où parler de dialogue et de médiation demandait du courage.

Nous le disons sans détour : la reconnaissance dont bénéficie WANEP-CI aujourd'hui est d'abord la sienne et celle de sa génération. Elle est restée pour la jeune équipe du Secrétariat national une mentore exigeante et bienveillante. Ce que les fondateurs nous ont transmis tient en quelques principes : l'impartialité, la rigueur dans le travail , la proximité avec les communautés et la place centrale des femmes et des jeunes dans la construction de la paix. Si le réseau est toujours debout vingt-trois ans plus tard, c'est parce que ces valeurs ont été transmises d'une génération à l'autre. Notre travail actuel, qu'il s'agisse de l'alerte précoce, de l'observation électorale ou de la cohésion sociale, n'est rien d'autre que la poursuite de ce combat avec les outils de notre temps.

 Des premières initiatives de médiation aux actions de veille électorale et de cohésion sociale, quelle a été la clé de la continuité et de la constance de WANEP-CI à travers les différentes étapes de l'histoire récente du pays ?

Depuis 2003, WANEP-CI a traversé toutes les étapes de l'histoire récente du pays : la crise politico-militaire, les sorties de crise, la crise post-électorale, la réconciliation, puis les cycles électoraux successifs. Peu d'organisations de la société civile peuvent revendiquer une telle longévité sans interruption. La clé, c'est la fidélité à une méthode. Les contextes ont changé, les crises ont changé de visage, mais notre démarche est restée la même : observer, analyser, alerter, puis proposer des réponses concertées. Nous n'avons jamais cédé à la tentation de l'approximation ou de la prise de position partisane. C'est cette neutralité, adossée à des données vérifiables, qui nous vaut d'être écoutés par les institutions, les acteurs politiques, les partenaires et les communautés.

Trois éléments expliquent cette constance. D'abord, l'ancrage communautaire : notre système national d'alerte précoce repose sur des moniteurs issus des communautés. Ensuite, l'appartenance à un réseau régional, le WANEP, qui nous apporte un cadre méthodologique, une solidarité ouest-africaine et un lien avec la CEDEAO. Enfin, la capacité d'adaptation : de la médiation des premières années à la veille électorale, à l'analyse et à l'atténuation des violences électorales avec E-MAM, jusqu'aux enjeux nouveaux que sont la désinformation, l'extrémisme violent ou les tensions liées aux ressources naturelles, nous avons fait évoluer nos outils sans jamais changer de boussole.

Les distinctions accordées à WANEP-CI et aux organisations membres comme Save Victims illustrent la force du travail d'équipe. Comment cette dynamique de réseau renforce-t-elle l'impact de vos actions sur le terrain ?

Un réseau, c'est précisément ce qui permet d'être partout sans être seul. Que la République ait distingué à la fois l'institution, notre PCA et des organisations membres comme Save Victims, envoie un message clair : c'est un édifice collectif qui est salué, pas une façade.

Concrètement, cette dynamique repose sur une complémentarité des rôles. Le Conseil d'Administration donne l'orientation stratégique et garantit la gouvernance. La Coordination nationale assure la cohérence technique, la mobilisation des ressources et le plaidoyer. Les organisations membres, elles, apportent la légitimité locale, la connaissance fine des terrains et la capacité d'agir rapidement. Lorsqu'une alerte remonte d'une localité, c'est souvent une organisation membre qui engage la première réponse, bien avant qu'un dispositif formel ne se mette en place. Cette proximité fait la différence entre un rapport qui décrit une crise et une action qui l'évite. Elle est aussi le fruit du temps : plus de vingt ans de travail en commun ont tissé entre nos membres une confiance qui ne se décrète pas, et qui renforce notre crédibilité dans le plaidoyer, car nous parlons au nom d'expériences vécues et documentées.

 Recevoir une telle reconnaissance nationale est à la fois un honneur et une responsabilité. Quels sont désormais les grands défis et les priorités de WANEP-CI pour continuer à bâtir une paix durable en Côte d'Ivoire ?

Cette distinction nous rappelle que la paix n'est jamais acquise et que la période post-électorale est un moment aussi sensible que l'élection elle-même. Vingt-trois ans d'existence nous donnent une mémoire et une expérience ; ils nous imposent aussi de préparer les vingt prochaines années. Nos priorités sont claires.

La première est de transformer les leçons du dernier cycle électoral en réformes : nous travaillons, avec nos partenaires, à la capitalisation de l'expérience E-MAM et à la consolidation des recommandations des missions d'observation électorale dans une feuille de route conjointe, en appui au débat sur la réforme de l'organe de gestion des élections. La deuxième est le renforcement de l'alerte précoce et de la réponse rapide, notamment dans le Nord du pays, exposé aux pressions sécuritaires frontalières, en collaboration avec les institutions nationales. Le mécanisme d’alerte sera également renforcé dans les autres régions pour y réduire les conflits violents et les crises.

 La troisième est la lutte contre la désinformation et les discours de haine, à travers l'éducation aux médias et à l'information portée par nos jeunes. 

La quatrième est la relève : restructurer et redynamiser Youth 4 Peace Côte d'Ivoire pour que la jeunesse soit actrice, et non simple bénéficiaire, de la paix. Enfin, il nous faut assurer la pérennité institutionnelle du réseau en diversifiant nos partenariats.

À la jeunesse, nous disons : l’édification de la  paix est un métier, un engagement et une responsabilité, emparez-vous-en. À nos partenaires : investir dans la prévention coûte toujours moins cher que réparer une crise.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez au quotidien dans l’exercice de vos missions ?

 La première difficulté est celle des ressources. La prévention est par nature peu visible : on finance volontiers la réponse à une crise, plus difficilement le travail qui a empêché qu'elle éclate. Les financements sont le plus souvent liés à des projets de courte durée, ce qui fragilise la continuité de dispositifs comme l'alerte précoce, qui exigent pourtant une présence permanente, ainsi que la fidélisation des compétences au sein de l'équipe. Tenir depuis 2003 dans ces conditions relève d'un effort constant.

La deuxième tient à la traduction de l'alerte en réponse. Nous produisons des analyses et des recommandations ; encore faut-il qu'elles soient suivies d'actions concertées, en temps utile, par les acteurs qui en ont le mandat. Cela suppose des cadres de collaboration plus formalisés avec les institutions.

S'y ajoutent l'étendue du territoire à couvrir avec des moyens logistiques limités, la nécessité de préserver en toutes circonstances notre impartialité dans un environnement parfois polarisé, et la vitesse de propagation des fausses informations, qui va souvent plus vite que nos capacités de vérification. Ces difficultés sont réelles, mais elles ne nous découragent pas : elles nous obligent à innover et à mutualiser davantage les efforts.

 

Avez-vous un appel à lancer ?

Oui, un appel à trois voix. Aux autorités, nous voudrions dire notre reconnaissance et notre disponibilité : la société civile n'est pas un contre-pouvoir par principe, elle est un partenaire de la stabilité. Nous souhaitons que le dialogue engagé se poursuive, en particulier autour des réformes électorales et de l'institutionnalisation de la collaboration en matière d'alerte précoce.

Aux partenaires techniques et financiers, nous lançons un appel à investir durablement dans la prévention et dans le renforcement des organisations nationales, au-delà des cycles électoraux. Un réseau qui sert la paix en Côte d'Ivoire depuis 2003 a fait la preuve de son engagement, de sa constance et de son expertise ; WANEPCI mérite un accompagnement à la hauteur de cette durée.

Enfin, à tous les Ivoiriens, et singulièrement aux jeunes et aux femmes : la paix ne se décrète pas, elle se construit chaque jour, dans nos quartiers, nos villages, nos familles et sur nos réseaux sociaux. Que chacun, là où il se trouve, soit un artisan de cohésion. Pour sa part, WANEP-CI continuera de bâtir des relations pour une Côte d’Ivoire plus paisible..

Propos recueillis par A.TRAORE

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