- Ecrit par : TRAORE ABOU
- 12/10/2026 23:43
INTERVIEWS/Interview/Dr Souleymane Diarrassouba ,Ministre du Plan et du Développement : « La Côte d’Ivoire présente un faible risque de surendettement »
‘’Avec son nouveau PND, le pays change d’échelle’’
Industrialisation, TGV, recul de la pauvreté : le Plan national de développement 2026-2030 voit grand. Et le Ministre chargé de le concrétiser défend un programme de 175 milliards d’euros, dont le succès repose sur les investisseurs privés.
L’équation que doit résoudre Souleymane Diarrassouba est particulièrement complexe. Le Ministre du Plan et du Développement doit trouver les moyens de transformer la Côte d’Ivoire sans pour autant relâcher la discipline budgétaire. Le Plan national de développement (PND) 2026-2030 qu’il porte prévoit 114 838 milliards Fcfa (175 milliards d’euros) d’investissements sur cinq ans, dont l’essentiel (70,2 %) doit être financé par le secteur privé. Une gageure ?
La réunion du Groupe consultatif sur le financement du PND, les 8 et 9 juillet, à Abidjan, a constitué un premier test grandeur nature. Plus de 3 600 participants venus de 49 pays y ont pris part, et les partenaires publics au développement ont annoncé quelques 80 milliards de dollars d’engagements, soit près de quatre fois l’objectif de mobilisation fixé pour ce rendez-vous. Mais, pour Souleymane Diarrassouba, le plus difficile commence. Il s’agit de transformer les annonces en projets et, surtout, de convaincre le secteur privé de prendre le relais et de compléter l’enveloppe.
Le PND repose sur l’hypothèse très ambitieuse selon laquelle 70,2 % des investissements doivent être financés par le secteur privé. Pourquoi êtes-vous convaincu que celui-ci pourra absorber un tel volume ?
Nous en sommes à la quatrième génération du Plan national de développement, dans lequel le secteur privé a toujours joué un rôle majeur. Mais il est vrai que nous changeons d’échelle. Le PND actuel représente plus de 114 000 milliards Fcfa, soit dix fois plus que le PND élaboré au cours du premier mandat du Président Alassane Ouattara, il y quinze ans.
Cela ne rend-il pas l’équation beaucoup plus complexe ?
La Côte d’ivoire a elle aussi changé d’échelle. La croissance a atteint 8,1 % entre 2012 et 2019, et 6,5 % entre 2021 et 2025. Les réformes macroéconomiques, la gestion de la dette et l’amélioration de l’environnement des affaires ont contribué à renforcer la confiance des investisseurs. Le taux d’investissement privé est aujourd’hui d’environ 16 % du PIB, et les investissements directs étrangers ont été multipliés par 2,6 ces dernières années. Nous devons donc continuer à améliorer le cadre qui permet au secteur privé d’investir. C’est notamment l’objectif du Comité national de l’investissement et de l’amélioration du climat des affaires, créé en mars dernier.
Si le privé ne suit pas au rythme attendu, la Côte d’ivoire devra-t-elle revoir ses objectifs ou recourir davantage à l’endettement ?
Nous maintenons le cap. Dans ce type de planification, nous travaillons avec plusieurs hypothèses : un scénario de référence, un scénario optimiste et un scénario défavorable. Il peut donc y avoir des glissements de projets d’un cycle à l’autre, mais cela ne signifie pas que nous devons renoncer à nos objectifs.
Nous voulons aussi davantage mobiliser les ressources domestiques. L’élargissement de l’assiette fiscale doit permettre de faire passer les recettes fiscales de 15 % à 18 % à l’horizon 2030, notamment en faisant progressivement migrer une partie du secteur informel vers le secteur formel.
Le Précédent PND avait déjà mis l’accent sur l’industrialisation et la transformation locale. Qu’est-ce qui va réellement changer cette fois-ci ?
Nous devons préserver cet équilibre. Le ratio de dette publique est passé de 59 % en 2024 à 57 % en 2025. Le FMI considère aujourd’hui que la Côte d’Ivoire présente un faible risque de surendettement. C’est donc sur cette base que nous travaillons, tout en mobilisant de nouveaux véhicules financiers, en particulier un fonds d’investissement pour l’industrie et un fonds souverain stratégique destiné aux infrastructures, aux chocs exogènes et à l’épargne de long terme.
Le changement recherché est le passage à l’échelle supérieure. Nous avons déjà enregistré des progrès dans la transformation de plusieurs productions agricoles. Pour le cacao, le taux de transformation est passé de 26 % en 2021 à plus de 42 % à la fin de 2025. Pour l’anacarde, il est passé de 14 % à environ 40 %. Mais nous devons aller plus loin, notamment pour la seconde transformation.
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?
Pour le caoutchouc, par exemple, le taux de transformation de premier niveau dépasse 98 %. L’enjeu est désormais de produire localement des produits complexes : composants automobiles, plastiques, gants et autres produits à plus forte valeur ajoutée.
L’objectif est de faire passer la part de l’industrie manufacturière dans le PIB d’environ 14 % aujourd’hui à 20 % à l’horizon 2030. Nous avons identifié sept clusters prioritaires : agro-industrie, chimie, plasturgie, industrie pharmaceutique, packaging, matériaux de construction, automobile et textile.
Comment éviter que cette industrialisation reste concentrée autour d’Abidjan ?
Le PND prévoit neuf pôles économiques régionaux, ainsi que des agropoles associées, afin que les entreprises se rapprochent des zones de production. Les investissements dans les routes, les hôpitaux, les écoles et les universités doivent accompagner cette dynamique. L’objectif est que le développement ne se limite pas à Abidjan ou à deux ou trois régions du pays.
Quels résultats permettront de dire, dans cinq ans, que la Côte d’Ivoire a véritablement changé de modèle de croissance ?
Nous ne voulons pas mesurer le PND uniquement à l’aune de la croissance. La question est surtout de savoir si cette croissance améliore les conditions de vie des Ivoiriens. Nous avons donc élaboré un tableau de bord national comprenant 35 indicateurs, dont 13 ou 14 sont issus du scorecard de la Banque Mondiale. Il permettra de suivre régulièrement les résultats du PND.
Quels indicateurs regardez-vous en priorité ?
Il y en a trois. D’abord, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB, avec une cible de 20 % en 2030. Ensuite, le revenu par habitant, que nous voulons faire passer de 3 148 dollars à 4 500 dollars. Enfin, le taux de pauvreté, actuellement évalué à 37,5 %, que nous voulons ramener à 20 % en 2030. Le PND prévoit également la création de 3 millions d’emplois.
La réduction du taux de pauvreté de 37,5 % à 20 % en cinq ans paraît un objectif particulièrement ambitieux. Est-il atteignable ?
Bien sûr que nous sommes ambitieux ! Il faut d’abord préciser que le taux de pauvreté de 37,5 % repose sur des données issues d’enquêtes datant de 2021-2022. Le nouveau calcul portant sur 2025 est en cours et sera réalisé en concertation avec nos partenaires internationaux.
Nous pensons qu’il devrait faire apparaître une amélioration significative. Mais le principal levier reste la productivité et la création d’emplois, en particulier dans les zones rurales, où se concentre une grande partie de la pauvreté.
C’est donc aussi une question agricole ?
Absolument. L’agriculture représente environ 15 % du PIB, 50 % des emplois et plus de 60 % des recettes d’exportation. Sa modernisation est donc un enjeu central du PND. Il faut réduire la pénibilité, mécaniser davantage et construire de véritables chaînes de valeur.
Comment attirer une nouvelle génération vers ce secteur ?
En montrant que l’agriculture peut être un secteur moderne, productif et technologiquement avancé. Nous voulons utiliser davantage la mécanisation, le numérique, les drones et les outils innovants pour attirer les jeunes. L’enjeu est double : réduire la pauvreté dans les zones rurales et faire de l’agriculture un bassin encore plus important de création d’emplois.
La livraison du métro d’Abidjan a déjà une quinzaine d’années de retard. Sachant cela, est-il réaliste de programmer un projet de train à grande vitesse (TGV) dans le PND 2026-2030 ?
Nous assumons cette ambition. Le projet de TGV porte sur environ 640 km et doit contribuer à ce que les principales villes du pays deviennent « plus proches » les unes des autres. Mais nous voulons tirer les leçons des projets d’infrastructures précédents, notamment en matière de maturation et de préparation. Le projet est aujourd’hui sur la table et suscite déjà l’intérêt d’opérateurs internationaux.
Concrètement, quand verra-t-on ce projet démarrer ?
Nous comptons le lancer d’ici à 2030. Lorsque l’opérateur sera retenu, nous communiquerons sur un calendrier précis. Nous voulons aller au-delà de la simple signature d’un partenariat public-privé (PPP) et sommes d’ailleurs en train de réformer le cadre des PPP pour améliorer leur efficacité, en tirant les enseignements de ce qui n’a pas fonctionné dans le passé.
Pourquoi accorder une telle place au TGV ?
Il s’inscrit dans un programme plus large d’infrastructures. Plus de 1 000 km d’autoroutes doivent encore être finalisés, ainsi que plus de 6 700 km de routes interurbaines. Il y a également le projet du développement intégré de l’Ouest, qui comprend entre autres une ligne ferroviaire minéralière entre San Pedro et la frontière malienne, via Man.
L’idée est de rendre les territoires de l’intérieur compétitifs et de ne pas concentrer le développement sur Abidjan. Avec un train à grande vitesse, Yamoussoukro et Bouaké pourraient être reliés à Abidjan en moins d’une heure. Cela peut modifier la localisation des entreprises et faciliter la mobilité des travailleurs.
Source : Jeune Afrique