- Ecrit par : Clara BOSOM
- 07/04/2025 21:01
CULTURE/Le djidji ayôkwé est de retour : tambour-parleur, mémoire volée et souveraineté retrouvée ?
Un retour historique, mais temporaire
Depuis mars 2025, le Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire à Abidjan accueille l’un des symboles les plus puissants de la mémoire culturelle ivoirienne : le djidji ayôkwé, aussi appelé tambour-parleur. Saisi en 1916 par l’administration coloniale française et conservé depuis plus d’un siècle au musée du quai Branly à Paris, cet instrument royal a été prêté temporairement à l’État ivoirien en attendant une restitution officielle.
C’est un moment historique : le peuple Abouré de la région de Moossou (Grand-Bassam) voit enfin revenir une pièce qui ne se joue pas — mais qui parle à toute une civilisation.
Un objet de pouvoir, pas un simple instrument
Le djidji ayôkwé n’est pas un tambour comme les autres. C’est un outil politique, religieux et diplomatique. Dans les sociétés akan, il servait à :
• Transmettre des messages à distance entre villages ;
• Proclamer des décisions royales ou des alertes de guerre ;
• Accompagner les cérémonies rituelles et d’intronisation.
Son langage codé était réservé aux initiés, et sa voix symbolisait l’autorité du roi. Le confisquer, c’était donc confisquer la souveraineté culturelle et la parole du peuple.
▪️ La restitution culturelle : un enjeu identitaire majeur
Le prêt du djidji ayôkwé s’inscrit dans un mouvement plus large de restitution du patrimoine africain spolié pendant la colonisation. La Côte d’Ivoire, comme d’autres pays francophones, réclame la restitution de plus de 150 objets d’art historiques conservés dans des musées européens.
Mais ce retour temporaire pose une question cruciale : peut-on parler de “retour” quand il s’agit d’un simple dépôt ? L’émotion populaire est forte, mais la souveraineté réelle reste en suspens.
▪️ Une mémoire qui interroge la jeunesse
Dans les écoles, les familles, sur les réseaux sociaux, le djidji ayôkwé suscite la curiosité d’une nouvelle génération qui redécouvre le sens profond de ses racines. Ce retour est donc aussi une opportunité éducative : reconnecter les jeunes à leur histoire, valoriser les cultures locales, et déconstruire l’idée que la tradition est dépassée.
À l’heure où les écrans, la musique urbaine et la mondialisation diluent les repères culturels, redonner vie aux symboles comme celui-ci, c’est réinjecter de l’estime de soi dans les veines de la nation.
▪️ Analyse : pour une politique culturelle de reconquête
Ce retour doit marquer le début d’une véritable politique culturelle souveraine. Cela implique :
• La réhabilitation et la sécurisation de nos musées nationaux ;
• L’intégration systématique de l’histoire de l’art africain dans les programmes scolaires ;
• Le financement de résidences artistiques, d’ateliers de transmission intergénérationnelle, et de formations en muséologie ;
• Une diplomatie active pour accélérer les restitutions complètes, au-delà des prêts symboliques.
La culture ne doit plus être perçue comme une “affaire de cérémonies” ou de folklore, mais comme un levier stratégique de développement, de diplomatie et d’unité nationale.
▪️ Conclusion : un tambour pour réécrire l’histoire
Le djidji ayôkwé est revenu. Il ne parle pas avec la peau, mais il hurle avec le cœur de tout un peuple. Il dit : “Nous sommes toujours là. Nous n’avons pas oublié. Nous voulons nous réapproprier ce qui nous a été enlevé.”
Dans ce retour, il ne s’agit pas seulement d’un objet. Il s’agit de justice, de mémoire, de dignité. Et peut-être, d’une Côte d’Ivoire qui ose regarder son passé pour mieux construire son avenir.
Par Kamel Wally